La télé nous a envahis. Elle nous occupe. Et nous préoccupe tout autant. Car si nous succombons aux charmes faciles de cette allumeuse, nous nous en voulons parfois de lui avoir cédé. De lui avoir cédé un pan entier de notre vie. Elle nous a. Elle nous prend. Elle nous prend du temps. Beaucoup de temps. Tout se passe comme si elle nous le subtilisait. À notre insu. La voleuse, la chronophage agit en pleine inconscience.
Un chronophage, c’est un mangeur de temps. À cause du « décalage temporel », vous avez tous les deux des tendances à la chronophagie. Vous vous « bouffez » le temps l’un l’autre, la plupart du temps sans même vous en rendre compte.
Beaucoup d’écrivains ont dénoncé avant moi l’espèce de conspiration nouée autour de ceux qui ont tant besoin de calme et de temps. Montherlant parle des « chronophages » et Camus s’apitoie sur lui-même : « Que de temps ai-je perdu à essayer d’en gagner ! »
Les mois roulaient en série. Étienne et Marianne espaçaient les entrevues. De plus en plus. Le temps tournait rond. Et dérobait ma vie. Je vivais à vide, sans l’occuper. J’aurais aimé avaler les heures comme un boulimique appliqué, un chronophage compulsif. Bouffer du temps entre deux visites, entre deux nouvelles, deux baisers.
Dès lors gavage intensif. Dès lors le mot était donné. Prière aux professeurs de latin, de grec, de français, d’allemand et de mathématiques, de laisser tranquille le petit dattier, et de l’abandonner tout entier à l’absorption des dates et des menus faits. Et répétitions particulières du professeur d’histoire, et serinages en vase clos, et trituration quotidienne, diurne, vespertinale et nocturne du petit chronophage, en vue du prix d’histoire au concours général.
Assez fréquents sont les faux ménages d'artistes, d'écrivains ou de savants : les exigences mondaines, que redoute leur gaucherie, contrecarrent aussi sans cesse le chercheur laborieux, et Faguet appelait la femme un être chronophage.